Tribune Libre de David Mernet : Alain Juppé, ministre d’étranges affaires

Publié le 23 mars 2011 dans Actualités, Tribune libre

Tribune Libre de David Mernet : Alain Juppé, ministre d’étranges affaires

L’affaire lybienne, qui met Alain Juppé, employé intérimaire de la mairie de Bordeaux et locataire du Quai d’Orsay, en première ligne, est ahurissante. De tous points de vue. Que Kadhafi soit une vilaine fripouille, chacun le sait depuis la guerre du Tchad. Mais chacun semble aujourd’hui avoir oublié que l’ancien terroriste, designer automobile à ses heures perdues (et mauvais de surcroît), était revenu dans le concert des nations, timidement depuis le milieu des années 1990, plus franchement depuis le 11 septembre 2001. Oubliée aussi, la visite d’Etat accordée par Sarkozy peu après le dénouement heureux de la rocambolesque histoire des infirmières bulgares, visite au cours de laquelle le bédouin fou s’attacha, à force de se rendre détestable, à violer un maximum de règles du protocole. Tout est oublié, et la presse participe fièrement à cette grande amnésie.

Il n’en reste pas moins que l’imbécilité de la politique menée risque fort de sauter rapidement à la figure du presque-maire de Bordeaux.

D’abord, parce que ce sont très curieusement ceux qui condamnaient avec la plus grande vigueur l’intervention américaine en Irak qui soutiennent avec tout autant d’ardeur l’intervention armée en Lybie. Que les règles du droit international soient tout aussi allègrement foulées aux pieds en Lybie qu’en Irak importe peu. Que la France profère des mensonges éhontés pour justifier cette « guerre juste », à l’instar de ceux que l’on reprochait à Georges W Bush et Tony Blair, est sans effet. La presse étrangère ne s’y trompe pas et fait valoir les intérêts économiques en jeu (et très curieusement, le point central est… le contrôle du pétrole ! ça ne vous rappelle rien ?). La presse française se tait et écoute la voix de son maître. Les éditoriaux exaltés à se faire péter la jugulaire, les débats unilatéraux interminables sont toujours là, mais ils chantent les vertus de la guerre au lieu de la condamner. Tout au plus relèvera-t-on une certaine constance chez le pseudo-philosophe le plus saoulant du PAF Bernard-Henri Lévy, qui, après avoir été un soutien isolé de l’intervention américaine en Irak, semblerait s’attribuer la paternité de l’initiative sarkozyste.

Ensuite, parce que, poussée par un intérêt non avoué mais comptabilisable en argent, la France s’est empressée de reconnaître, début mars, le conseil de transition national lybien comme seule autorité légitime en Lybie. C’est ce que l’on appellerait pour le moins vendre la peau du chameau avant de l’avoir tué. Car les opposants à Kadhafi sont loin de constituer une armée ; tout au plus sont-ils capables de mener une guérilla urbaine avec AK-47 rouillées et grenades périmées et de se faire lamentablement écraser. Autant dire que les frappes internationales contre Tripoli sont pour eux plus que providentielles. Mais espérer une stabilisation de la Lybie après un hypothétique départ du Guide de la révolution relève du pari stupide ; au mieux, assistera-t-on à une partition du pays ; au pire, à une guerre civile attisée par les haines ethniques.

Enfin, parce que l’on a oublié un peu vite que le dirigeant du conseil de transition, Mustafa Abdel-Jalil, était encore il y a peu ministre de la justice de Kadhafi. C’est-à-dire celui-là même qui dirigeait la justice lors de la fameuse affaire des infirmières bulgares. La presse l’a peut-être un peu vite oublié, mais cette justice-là n’était pas précisément synonyme de droits de l’hommes. Aveux extorqués, tortures, justice aux ordres du pouvoir, bref, tout l’attirail du parfait petit dictateur. Mais l’autoproclamée patrie-des-droits-de-l’homme l’a absout, le voilà propulsé à l’avant-garde de la modernité et de la démocratie.

Bref, tous les ingrédients sont réunis pour arriver à une catastrophe majeure. Si Alain Juppé restera sans doute dans les mémoires comme un grand maire de Bordeaux, son passage au Quai d’Orsay risque fort de ne pas rester dans les annales. Tant pis pour son ego. Et pour la France.

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Les réactions sont terminées

  • Roger Cageot
    28 mars 2011 à 10:16 |

    Libye. On écrit Libye. Un petit moyen mnémotechnique pour éviter de faire une faute aussi grossière (et pour briller dans les soirées mondaines) : L’Egypte (avec un y) est à droite de la Libye. Par contre, la Syrie est à gauche de l’Egypte. La position du ‘y’ est en conséquence!