Tribune Libre de Denis Parest : Réflexions sur l’affaire Charlie Hebdo

Publié le 22 septembre 2012 dans Actualités, Politique, Tribune libre

Tribune Libre de Denis Parest : Réflexions sur l’affaire Charlie Hebdo

J’ai l’impression de me répéter, mais à l’instar d’autres évènements commentés par votre serviteur dans ces colonnes, l’affaire des caricatures de Charlie Hebdo est un assez bon indicateur du niveau de pourriture intellectuelle des élites politico-médiatiques de ce pays. Récapitulons.

 

Une provocation qui tombe à pic… aux frais des autres 

Chacun sait que le monde n’est pas un endroit calme, et que certaines populations, les musulmans des pays méditerranéens et moyen-orientaux par exemple, ont une certaine propension à s’énerver dès qu’on touche à leur prophète (comme, d’ailleurs, certains catholiques s’énervent quand on touche à leur Messie). On avait déjà eu une première affaire des caricatures, l’assassinat du réalisateur Théo Van Gogh etc. etc. Il se trouve qu’un escroc d’origine égyptienne a sorti sur Internet une vidéo, présentée comme un extrait d’un film, insultant ouvertement l’Islam, le tout financé par quelques dizaines de familles juives américaines, qui n’étaient apparemment pas au courant du but poursuivi. La diffusion sur Internet de cette vidéo a été instrumentalisée et a servi de prétexte à de violentes manifestations anti-occidentales.

Pourquoi choisir ce moment pour diffuser de nouveau des caricatures de Mahomet ? On pourrait répondre qu’il s’agit de critiquer cet Islam violent et intolérant ; pour cela, les mots sont bien suffisants et peuvent être plus efficaces (si l’on sait écrire). Non, la forme (qui a l’avantage d’être compréhensible sans traduction partout dans le monde) a été délibérément choisie pour provoquer. Le pied de nez est d’autant plus évident que Charlie Hebdo avait déjà publié de telles caricatures il y a quelques années, entraînant des menaces de mort et l’incendie de leurs locaux.

Mais la provocation n’est pas gratuite pour tout le monde, puisqu’après les dites menaces et l’incendie, certains journalistes se sont vu accorder une protection policière. En d’autres termes, la bravade de Charlie Hebdo est un coup de pub… aux frais du contribuable (même de celui, majoritaire, qui ne lit pas cette presse), qui paye pour que quelques journalistes aux idées courtes publient des dessins laids en espérant susciter une réaction. Notons d’ailleurs que cette réaction ne pouvait être qu’assez lointaine, ce qui permet aux journalistes de garder la conscience tranquille : les morts sont trop basanés pour compter.

Liberté d’expression ? Ben voyons… 

Naturellement, devant le tollé provoqué par cette publication, les pisse-copies concernés ont invoqué la sacro-sainte liberté d’expression : dans le pays (autoproclamé) des droits de l’homme, voilà bien un droit fondamental qui ne peut en aucun cas être limité (du moins si l’auteur reste dans les limites de l’acceptable, nous y reviendrons). Liberté, liberté, liberté, le mot revient à longueur d’éditos, que ce soit pour dire qu’elle doit prévaloir ou pour prévenir contre ses abus. Mais personne ne s’interroge sur le sens profond de ce terme.

Comme tous les grands concepts philosophiques, la liberté n’a que le sens qu’on lui donne. Issue avant tout de la rhétorique grecque et romaine, ce n’est qu’à partir des Lumières qu’elle devient un objet philosophique par le biais de la théologie. Mais, comme beaucoup de grands principes, c’est en soi un terme assez vide, dont le sens ne tient qu’aux apriori moraux ou métaphysiques de celui qui l’utilise : un homme de droite et un homme de gauche prononceront le même mot pour désigner quelque chose de tout à fait différent. L’utilisation du terme dans un sens juridique, comme c’est le cas ici, ne doit donc pas se faire sans précautions.

Sans prétendre mettre un terme au débat, je pense qu’il serait de bon ton de s’interroger sur ce que signifie réellement la liberté d’expression, et si le terme doit être pris dans un sens objectif (le droit d’exprimer son opinion, sans qu’aucune opinion ne puisse être écartée, corolaire de la liberté d’opinion et fondement de la démocratie) ou subjectif (le droit de s’exprimer, que l’on ait quelque chose à dire ou non, sans concevoir de responsabilité afférente aux conséquences de cette expression). Autant la première définition semble avoir un sens d’un point de vue historique et politique, autant la seconde paraît dénuée de logique. C’est pourtant celle-ci qui l’a emporté, autorisant la publication de tout et n’importe quoi uniquement parce qu’on a le droit de le faire. Corrélativement, le sens objectif a, lui, bel et bien disparu :

Droit au blasphème ? Voyons ça… 

Il est courant de lire sur la perte du sens, la disparition du sacré, la chute des barrières etc., autant de choses qui vont dans Le Sens de, la progression vers un Homme abstrait, détaché de toute histoire et de toute racine, ne vivant que de l’esprit des Lumières dans l’amour de l’altérité. Dans cette grande progression, les religions disparaîtraient naturellement, avec les tabous qu’elles auraient créés. Le christianisme, amolli par sa propre renonciation, fut le premier visé, et l’on a vu des œuvres d’art (Piss-Christ, Golgotha Picnic etc.) allant plus ou moins dans ce sens, à la grande joie des progressistes. Il n’y avait pas de raison que l’Islam y échappât. Après tout, cette religion simpliste, implantée chez des peuples aux mœurs étranges, rétrogrades et phallocrates, le méritait bien aussi. D’autant qu’elle restait assez éloignée et que l’Islam de France était relativement sous contrôle : on ne risquait finalement pas grand chose.

Naturellement, cela froissa, des plaintes furent déposées, des manifestations organisées. On y répondit : « droit au blasphème ». Sans comprendre une chose : il n’y avait, finalement, plus de blasphème. Le mot lui-même avait changé de sens, car les dieux de la Cité avaient changé de camp. On n’avait pas perdu le sacré, on avait juste couronné, déifié, panthéonisé d’autres divinités que les vieux dieux des temps obscurs (à l’exception de l’un des plus anciens). Le blasphème, l’insulte au sacré, ce n’est plus publier la photo d’un crucifix dans l’urine, ou le dessin d’un prophète dans la posture aguicheuse d’une Brigitte Bardot. Le blasphème, c’est s’en prendre aux fondements des valeurs républicaines. Dans le premier cas, vous aurez un euro de dommages et intérêts. Dans le second, vous risquez votre liberté, votre carrière, voire votre vie.

En France, il est interdit d’exprimer publiquement un certain nombre de choses. Vous pensez que les historiens devraient pouvoir faire leur travail sur la Shoah ? Prison. Vous pensez que les hommes ne sont pas égaux ? Prison. Vous pensez que la France ne devrait pas devenir un pays arabo-africain ? Prison. Vous pensez que le fait que les prisons  soient pleines d’immigrés ou de descendants d’immigrés devrait amener à se poser certaines questions ? Prison. Vous pensez que la surreprésentation juive dans les élites est curieuse ou inquiétante ? Prison.

Souvenons-nous juste, pour finir, de « l’affaire Siné ». Pour avoir écrit dans Charlie Hebdo que le fils du président Sarkozy s’était converti au judaïsme avant son mariage avec une héritière du groupe Darty, Siné fut vilipendé, traité d’antisémite, attaqué par la LICRA, lâché par tous ses amis et collègues de Charlie Hebdo. Droit au blasphème ? Liberté d’expression ? Non. Il y a des idoles, un très vieux dieu et une douzaine de tribus auxquels on ne touche pas. Même chez Charlie Hebdo. Il en va de l’ordre républicain et du salut du monde.

Tribune Libre de Denis Parest pour Infos-Bordeaux

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Les réactions sont terminées

  • Lothaire
    23 septembre 2012 à 14:48 |

    Le film insulterait l’islam ?
    Pourtant, il semble relativement aisé de vérifier que chacune des scènes du film est explicitement inscrite dans le coran. Seule celle concernant l’homosexualité de mahomet serait plus implicite.
    http://ripostelaique.com/le-contenu-du-film-explosif-sur-mahomet-tout-est-authentique.html

  • Nathalie
    23 septembre 2012 à 15:18 |

    Un film que personne n’a jamais vu… Mais ce n’est qu’un détail….

  • offshore bank
    25 septembre 2012 à 08:09 |

    Mais la situation semble un peu plus compliqué qu’elle n’y paraît. Il apparaît évident que nombre d’artistes provocants sont honnêtes dans leur travail, dans le sens où ils croient fermement en ce qu’ils réalisent. Ce qui est d’ailleurs probablement le cas de Rodrigo Garcia, qui n’en n’est pas à son coup d’essai dans la provocation. Il suffit pour s’en convaincre de ne relever que certains titres de ses œuvres écrites antérieures, d’une grande profondeur : « Vous êtes tous des fils de pute », « C’est comme ça et me faites pas chier » ou « Goya. Je préfère que ce soit Goya qui m’empêche de fermer l’oeil plutôt que n’importe quel enfoiré ».