Tribune libre de Jean Sageret : « Imposer à tous des œuvres d’art est une logique de domination »

Publié le 8 octobre 2012 dans Actualités, Culture, Tribune libre

Tribune libre de Jean Sageret : « Imposer à tous des œuvres d’art est une logique de domination »

Je n’ai jamais entendu son nom, je n’ai jamais vu ses œuvres, mais je connais tout de Jofo, ou presque tout — trop, en tout cas. Cent fois, déjà, j’ai eu sous les yeux des peintures, semblables. Mille fois j’ai entendu la louange suspecte des compagnons du désastre prêts à s’enthousiasmer pour tout ce qui déconstruit. Trop souvent, il m’a fallu subir, dans la prétendue neutralité de l’espace public, la vision grotesque de la culture d’Etat qui n’est jamais que celle d’ignares dépensant un argent qui n’est pas le leur pour payer des artistes minables haïssant toute forme de beauté, d’élévation, d’esthétique.

Les grilles du Jardin Public ne portent plus les images des Totos rigolos avec le plus bo de Bordo sur leurs chapos. Le concept, en effet, était ambitieux, original, révolutionnaire. Il s’agissait d’un grand geste artistique : représenter en série des têtes toutes rondes, tracées à gros traits colorés, coiffées chacune d’un chapeau orné d’un monument bordelais.

La puissante inspiration ne pouvait que séduire l’Office de Tourisme de la ville qui songe à créer un quiz à l’usage des touristes. Après tout, si l’on vient à Bordeaux, pourquoi bêtement aller voir les monuments qui s’y trouvent alors qu’on peut disserter sur des dessins dignes de livres pour enfants un peu simplets ?

“— Oh, my dear, vu ce chapeau en forme de plum-pudding violet, avez-vous ?

— Yes, it is le Grand Théatre ou le Colisée, à moins que ce ne soit l’Arc de triomphe ou le Pont de pierre, perhaps ?”

On a les touristes que l’on mérite et si on continue à les prendre pour des imbéciles, il est bien possible qu’ils le deviennent plus encore.

Certes, cela n’est pas fait, mais cela se fera peut-être et que ce soit de l’ordre du possible devrait, déjà, inspirer une sainte colère contre ceux qui veulent donner une telle image à notre ville. D’ailleurs, il ne serait pas étonnant qu’une décision en faveur de cette initiative soit prise. Après tout, à Bordo, on aime Jofo. Il suffit de rappeler la vache « Marine » de la Cow Parade… Sans doute, faut-il supposer, à ce propos, que le taureau Jean-Marie n’a pas été retenu de peur de transformer les écolos en aficionados de l’estocade de toro bravo…

Mais pourquoi donc font-ils cela, vous demanderez-vous ? Et pourquoi, diable, une telle colère et une telle véhémence de la part de l’auteur de la présente tribune ? Répondre à la première question sera répondre à la seconde. Vous savez, l’homme n’est qu’un animal, rien de plus. Maire ou mâle dominant, cela revient au même. Imposer à tous des œuvres d’art que l’on a choisies, c’est un peu comme comme pisser contre un arbre et, ici, la logique de la domination rejoint celle de l’âge par le biais de l’incontinence.

Ainsi donc, chaque fois qu’un bordelais, qui a le goût suffisamment sain pour être pris de nausée à la vue des tablos du coco Jofo, est confronté, dans la rue, à l’un d’eux, s’il a l’oreille fine, voilà ce qu’il doit s’entendre dire par le visage rondouillard et faussement jovial : “je suis là parce que tes maîtres m’ont mis ici. Si tu n’es pas content, arrache-moi et ses larbins en uniforme te frapperont, t’humilieront, t’arrêteront. On te jugera, on te condamnera, on te méprisera. Je suis le vivant témoignage du Pouvoir aussi sûrement qu’un étron à la limite du territoire d’une bête cupide et cruelle et, toi, tu n’es, comme disent les Anglo-saxons, rien d’autre qu’un underdog.”

Moi, quand on me dit de telles choses, personnellement, j’avoue que cela me met un peu en rogne. Grognant tout seul dans mon coin comme le chien efflanqué qu’un imbécile a frappé sans raison, il me vient à rêver d’une flash mob festive ou d’un happening citoyen — d’un geste artistique, tu vois, quoi, quelque part — lors duquel tous les Bordelais qui ont l’ouïe assez fine pour entendre l’insulte, viendrait se soulager la vessie et l’âme sur les pieds des dominants du moment. L’arroseur arrosé, en somme… Mais, ce n’est qu’un songe. Pour l’instant.

Tribune Libre de Jean Sageret pour Infos-Bordeaux

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