Tribune libre de Jean Sageret : Le pont Friedrich Hölderlin

Publié le 2 août 2012 dans Actualités, Culture, Politique, Tribune libre

Tribune libre de Jean Sageret : Le pont Friedrich Hölderlin

Le poète Friedrich Höderlin (1770-1843) a séjourné quelques mois à Bordeaux en 1802. Il y était venu à la demande de Daniel Christophe Meyer, consul de Hambourg, pour être le précepteur de ses enfants.

La ville était encore celle du beau XVIIIe, celle décrite par le voyageur anglais Arthur Young. Une cité de marchands et de mécènes que le goût des intendants et le talent des artistes avaient embellie au point d’en faire l’une plus des plus belles villes de France et, peut-être, la plus emblématique du Siècle des Lumières.

Une plaque récemment posée au 37 allées de Tourny, où se trouve la Maison Meyer témoigne du lieu de résidence du poète. Ce fut une période heureuse pour Hölderlin. Il se jugeait trop bien logé et, par sa fenêtre, tombait ce qu’il appelait la lumière philosophique. Il appréciait la famille du consul et aimait les enfants qu’il devait éduquer.

A la fin du printemps 1802, pour des raisons mal élucidées, il quitte, pour toujours, ces jardins de Gascogne qui furent son Hellade. De là, dit-on, datent les prémisses de la folie qui le tiendra enfermé trente-sept ans dans une tour de Tübingen — splendide et pauvre Hölderlin dira Nietzsche. Certains pensent que c’est à Bordeaux qu’il apprit la maladie fatale dont souffrait la femme qu’il aimait. Il y a parfois un peu d’amertume et de trouble même dans les vins les plus purs.

De sa brève nuit d’amour avec la plus féminine des villes, il reste un poème que d’aucuns jugent le plus beau d’une œuvre remarquable. Cependant, Andenken ne chante pas Bordeaux, mais son lieu, cette ouverture sur toute chose que lui offrent la Garonne et le ciel aquitain. Au large, il faut deviner l’Atlantique et, au-delà, le pays des Indiens ; sur le miroir de la Gironde se confondent la terre et le ciel, les mortels et le divin ; sur les berges, des femmes brunes partagent le pain et le vin dans la paix d’un soir de fête ; de tout cela, il se souviendra.

Ce passage du poète allemand rappelle que Bordeaux fut une ville cosmopolite au temps où ce mot avait un sens plus beau et plus vrai que celui qu’on a voulu lui donner depuis lors. Le commerce et de la culture avaient fait que partout l’Europe offrait à ses fils le libre usage du natal. Mais le siècle avait deux ans, la nation remplaçait la patrie et sous la haine chauvine de l’autre perçait déjà la haine de soi.

L’Europe nouvelle, celle construite artificiellement sur les ruines de l’Allemagne en 1945 s’est donné une monnaie et elle a orné le verso des billets de dessins de ponts. Plus le monument représenté est moderne, plus la valeur du billet est grande, mais tous sont imaginaires. Au-delà de la grossière symbolique qui veut voir les modernes comme des géants montés sur les épaules de nains, le caractère fictif des ouvrages d’art est un signe véridique. Ce qui, pour eux, relie les Européens ce ne sont pas les ponts fait de pierres et de sueur par nos pères, mais des idées, des concepts, au mieux, des rêves, mais trop souvent des fantasmes issus d’esprits échauffés et malades.

Aujourd’hui, entre Bacalan et Bastide, c’est le béton et le génie technique qui bâtissent un pont bien réel. Un pont qui permettra aux hommes de franchir le fleuve large comme la mer (meerbreit), mais sans empêcher les bateaux, même les plus grands, d’atteindre les quais de Bordeaux et de trouver amarrage au cœur même la ville.

Ce pont mérite un nom et, de part et d’autre, chacun pense mériter le droit de le lui donner. L’actuel maire de Bordeaux, Alain Juppé, souhaite qu’il reçoive celui de Jacques Chaban-Delmas, son prédécesseur, à qui l’on doit le quartier Mériadeck, une aberration architecturale et une plaie urbanistique dont Bordeaux souffre et souffrira. Peut-être espère-t-il que son successeur lui rende la pareille ? A la vérité, un parking de supermarché Alain Juppé serait parfaitement adéquat.

De son côté, le socialiste Vincent Feltesse, propose le nom de Toussaint Louverture. Au-delà du fait que les liens du personnage avec Bordeaux sont pour le moins ténus, il faut s’interroger sur la pertinence qu’il y a à honorer un ennemi de la France dont toute l’œuvre sanglante se résume à avoir dissout la Perles des Antilles dans le vin amer du massacre, de la haine raciale et du désespoir.

Rompons ici avec les mesquineries partisanes. Bordeaux a trop longtemps négligé Hölderlin. La discrète plaque sur la Maison Meyer n’est vieille que quelques années. Ce ne serait que justice que ce pont porte le nom de cet homme qui vint en traversant le fleuve et qui partit en le chantant. A ceux qui n’aiment, ni les technocrates, ni les guerriers, nous disons qu’il était un poète, né et mort sur la Neckar. Aux amoureux de l’air pur et du fleuve, est-il besoin de rappeler que cet inlassable marcheur solitaire a aimé la Garonne mieux que nombre de ses fils ?

Il ne faut pas donner le nom de Hölderlin à ce pont, il faut accepter que ce soit déjà le sien, qu’il ne saurait en avoir un autre. Piété et espérance, rien de plus, suffisent à savoir ce qui est juste.

Tribune libre de Jean Sageret pour Infos Bordeaux

[cc] Infos Bordeaux, 2010-2017, Dépêches libres de copie et diffusion sous réserve de mention de la source d´origine [http://infos-bordeaux.fr/].

A lire également :

Tags :, , ,

Les réactions sont terminées

  • Ikariz
    3 août 2012 à 09:46 |

    Mais pourquoi donc tant de bruit pour un pont qui sera au final nommé d’un illustre inconnu dont tout le monde se fiche ; et qui restera le pont Ba-Ba pour les Bordelais.
    Pensez donc 1 minute au pont d’Arcin, qui n’est jamais désigné par son nom officiel.

  • JOSEPH
    15 août 2012 à 16:26 |

    des voitures et un scooter brûlés dans la nuit du 14 au 15 Aoput quartier s

  • joseph
    15 août 2012 à 16:28 |

    4 autos et 1 scooter brûlés quartier Saint Genès à Bordeaux !!!!

  • Evelyne
    25 septembre 2012 à 11:14 |

    Un Pont Hölderlin serait majestueux à la taille du personnage. En 2001 j’ai parcouru à vélo le trajet de Lyon à Bordeaux, seule, sur les traces de Hölderlin en 1802. Arrivée à Bordeaux en 10 jours, j’ai poussé un cri sur un pont, comme une seconde naissance et par la suite j’ai peint 6 toiles sur la nature, en osmose avec Hö. et sur ce voyage. Je pense sincèrement que le poème de Hö. « Souvenir de Bordeaux »mérite largement de porter son nom. Un pont pour voler au secours de la poésie et par là, de prendre aussi le large et pleurer encore de joie comme quand vous vous trouvez devant « la Dordogne qui vient porter ses eaux à la splendide Garonne et où le fleuve s’ouvre large comme une mer » ! qui d’autre que Hölderlin peut parler ainsi aujourdhui ? Et faire naître la poésie à chaque fois que vous traverserez ce pont. Un frisson de bonheur vous lancera alors dans une vie meilleure…..E.

    • 25 septembre 2012 à 16:55 |

      Merci Evelyne pour votre article , je ne vous connais pas mais votre plaidoirie pour Höderline me touche beaucoup. Si vous êtes sur Facebbock, peut être pouvons nous nous entrer en xontact. Amicalement

  • 25 septembre 2012 à 16:47 |

    Merci au journaiste dont j’ai oublié le nom (!)
    qui plaide pur donner le nom de Hôderlin à ce fameux pont. Merci de tou coeur. Récemment, un historien allemand a fait le pélérinage à Bordeau sur les traces du poète et a écrit un livre. Je lui transmets l’article.