Affaire du « Piss Christ » : Tribune libre de Jean Cartron

Publié le 19 avril 2011 dans Actualités, Tribune libre

Affaire du « Piss Christ » : Tribune libre de Jean Cartron

Serrano n’est pas seulement le nom d’un jambon espagnol, c’est aussi celui de l’auteur de l’œuvre controversée intitulée « Piss Christ », réalisée en 1987, dont un tirage vient d’être vandalisé à Avignon. Le traitement médiatique de cette affaire mérite que l’on s’y arrête un peu, car il est assez révélateur des incohérences de notre époque et de ce qui reste de notre civilisation.

1/ « Piss Christ » est-il une œuvre d’art ? Parmi les réactions diffusées sur les ondes, à aucun moment ce statut d’œuvre d’art n’est remis en cause. Juridiquement, on peut sans doute considérer cette photographie comme une « œuvre de l’esprit », dans la mesure où il y a une mise en forme originale. Mais ce n’est pas la loi qui définit l’art. La pensée classique serait également déroutée par cette nouvelle forme d’art, qui a renoncé au Beau qu’étudient les philosophes depuis Socrate, au profit d’une recherche plus générale de la réaction émotionnelle, positive ou non.

Est-ce encore de l’art ? Voici une question qui appelle tellement de réponses qu’elle ne peut obtenir de Réponse. Le domaine de l’émotion n’est pas réductible à une définition (« le cœur a ses raisons… » disait Pascal), pas plus que ne l’est la morale. Chacun jugera, tentera de persuader son interlocuteur, n’y parviendra pas et y renoncera. Ce dialogue ne peut aboutir, car c’est le sens même des mots qui est en cause ; la divergence est dans le sens même des outils du dialogue : pour cette raison, le dialogue se terminera, dans le pire des cas en bataille, dans le meilleur en un constat d’impuissance. Encore faudrait-il, pour arriver à un tel constat, que l’on s’aperçoive que les outils sont faussés, et la disparition programmée (et volontaire ?) de la culture classique a fini par ôter aux belligérants les références communes qu’ils auraient pu maîtriser, remplacées par une idéologie dont le fondement est si faible qu’elle ne peut qu’attiser la haine à l’égard de celui qui la conteste.

2/ Qui est libre de quoi ? Depuis la révolution et son héritage détourné des Lumières, la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres. Cette maxime, qui reprend en substance l’article 4 de la déclaration des droits de l’homme, synthétise l’héritage libéral des Lumières tout en le défigurant. Car si elle se justifie sans doute en l’absence de pouvoir (juridique, administratif, médiatique), le fait même qu’une contrainte supérieure puisse être exercée lui ôte son sens et sa valeur, puisqu’elle introduit un curseur qu’elle déplacera à son gré, accordant plus de liberté aux uns et moins aux autres.

Venons-en aux faits. L’existence même de « Piss Christ » montre que son auteur est libre de réaliser cette œuvre ; l’existence des polémiques et des protestations montre tout aussi clairement qu’il est libre de l’exposer, même face à un public hostile. Comment alors interdire aux croyants de s’exprimer avec la même force ? Si l’artiste est libre de saccager un symbole religieux, pourquoi les croyants ne seraient-ils pas libres de rendre sa dignité à ce symbole, puisque c’est précisément en tant que symbole religieux qu’il a été utilisé et souillé ? Si l’artiste a recherché la réaction émotionnelle comme but de son art, la destruction programmée et motivée de son œuvre par celui qui la reçoit en est l’accomplissement ultime. D’ailleurs, s’agissant d’une photographie, cette destruction n’est guère définitive, puisqu’il suffit d’en refaire un tirage pour la ressusciter.

3/ Où est le blasphème ? Ainsi que je l’ai dit ci-dessus, il y a des choses dont on peut parler, d’autres que l’on ne peut évoquer. Dans le premier cas il y a dialogue, dans le second il y a blasphème, c’est-à-dire un discours irrévérencieux à l’égard de quelque chose de sacré. La différence entre les deux étant fixée, non librement, mais, dans un contexte de contrainte, par le pouvoir politique, médiatique ou mémétique. Or transgresser une règle, quelle qu’elle soit, n’est jamais innocent : soit l’on cherche à en tirer un bénéfice, soit à provoquer une réaction, et l’on sait bien, dans ce second cas, quelle réaction et de la part de qui.

Que Serrano ait cherché à provoquer les chrétiens est une évidence. Que cette provocation soit considérée comme une œuvre d’art, protégée par l’Etat, est aberrant au vu de l’actualité. Rappelons la polémique qui a eu lieu récemment devant la photographie d’un homme se torchant avec le drapeau français, ou le cas d’un autre urinant sur un Coran. A aucun moment la photographie ou la vidéo en question n’a été revendiquée comme artistique. De deux choses l’une : soit les auteurs ont été trop stupides pour se réclamer du statut prestigieux d’artistes ; soit ils ont transgressé un tabou, quelque chose qui ne peut accepter la transgression.

Admettons cette seconde hypothèse : qu’implique-t-elle ? Que le sacré (dont le tabou est une composante) n’est plus dans les églises chrétiennes, mais dans la république et dans l’islam. Que l’on est libre de détruire ou de souiller un symbole chrétien, mais que l’on ne saurait en aucun cas détourner ou « attenter à la dignité » d’un symbole républicain ou islamique. De cela, tirons deux conclusions. D’abord, que l’Etat s’est approprié le pouvoir moral, celui de dire ce qui est bien et ce qui est mal, attribut essentiel de toute religion (alors que le pouvoir temporel ne consiste qu’à distinguer ce qui est permis de ce qui est interdit, sans dimension morale) ; ce qui est le propre de toute dictature ; relevons que, si l’islam est aussi sacré que la république, l’Etat s’érige lui-même en une puissance d’occupation étrangère, les racines islamiques de l’Europe n’existant guère que dans quelques esprits particulièrement peu sains. Enfin, que l’Etat (doté de la force publique, c’est-à-dire du pouvoir ultime de contraindre) ne supportera pas que quiconque lui conteste ce droit, donc poursuivra jusqu’à leur dernier souffle ceux qui auront cherché à lui résister au nom d’une autre morale que la sienne. Les « catholiques intégristes », qui de ce point de vue représentent l’ennemi ultime, ont bien du souci à se faire.

Il est temps, et même grand temps, que les chrétiens relisent l’Apologétique de Tertullien

[cc] Infos Bordeaux, 2010-2012, Dépêches libres de copie et diffusion sous réserve de mention de la source d´origine [http://www.infos-bordeaux.fr/].

A lire également :

Tags :, ,